Confort vs Effort
Un principe du yoga traditionnel est le non effort. L’effort vient quand il y a un but à atteindre, cela crée automatiquement une peur de ne pas réussir, ça amène une tension. Cela ne signifie pas ne pas se fatiguer, ne pas transpirer, ne pas avoir des courbatures. Le corps réagit comme il peut suivant son état, sa constitution, son entraînement mais mentalement l’esprit peut rester détendu, garder un sourire intérieur.
Le grand inconvénient de l’effort, c’est que je le fais payer après. C’est que je crée une dette implicite de mon partenaire envers moi. “J’ai fait un effort pour toi alors tu dois faire un effort pour moi. Si tu ne fais pas ce que j’attends de toi (à la hauteur de mes efforts) alors je serai en colère, déçu, blessé etc”. Comme c’est implicite, ma partenaire ne sait même pas forcément que j’ai monté mon niveau d’exigence de ce qu’elle doit faire/être. Un effort, c’est un placement que je fais et je veux un retour sur investissement.
C’est ça un effort. C’est le dialogue interne ou extériorisé “J’ai passé tant de temps à faire ça pour toi, à supporter ça de toi, à construire ça pour notre couple et toi tu …” Ce n’est pas grave, c’est comme ça, c’est la vie, c’est humain. Être vigilant, voir le mécanisme. Quand je me rends compte de ce fonctionnement, je peux faire plus attention. Faire plus attention à mes limites, à ma zone de confort, à ma zone d’inconfort. Donner moins peut-être. En réalité ce n’est pas moins donner, c’est juste différencier le don de l’investissement.
Quand je vérifie que j’ai vraiment envie de donner, que c’est bien pour l’autre que je le fais et non pour moi alors cela amène le plaisir de donner. C’est la générosité qui s’exprime, c’est le cœur qui parle, c’est l’amour qui se manifeste. Encore une fois, investir n’est pas grave, faire un effort pour obtenir quelque chose de l’autre non plus, j’ai mes peurs, j’ai des attentes mais si je le fais en disant que c’est un don, que je suis généreux alors je me mens à moi-même et surtout je ne serai plus capable de reconnaître le vrai don.
Une bonne façon de vérifier si c’est un don ou un investissement, si je suis dans le confort ou l’effort, c’est de me demander “Est-ce que je ferai ça si je savais qu’elle me quittera demain/dans un mois ?”
Ce n’est pas parce que je suis dans le confort que je ne fais rien. Plusieurs fois, j’ai passé une journée entière à décorer l’appartement de pétales de roses, de bougies, d’encens, de peintures, de tissus de couleur, contre une playlist de 2h de musiques. Avant d’entreprendre ce projet, je me suis demandé si je le faisais parce qu’elle le méritait ou parce que j’avais envie de quelque chose. Je me suis demandé si je regretterai de lui avoir offert cela si elle me quittait la semaine suivante pour un autre.
J’ai attendu que la réponse devienne non pour le faire. Un mois plus tôt, ça aurait été avec des attentes. Là, c’était devenu un cadeau de remerciement, sans demande, sans objectif futur.
Dans la sexualité, c’est utile de rester vigilant. De savoir si je suis en mode effort ou si je suis dans le confort. Certaines positions peuvent me fatiguer à la longue et je passe en mode effort sans me rendre compte. Certaine pratique comme le sexe oral peut procurer tellement de plaisir à l’autre que j’oublie de m’écouter. Un pote m’a raconté qu’il avait été dans une relation où sa partenaire ne pouvait jouir qu’avec un cunnilingus.
Il lui a donné du plaisir avec cette pratique mais à la longue il a eu des crampes à la mâchoire et la langue à tel point qu’il a été dégouté de cette pratique. Il ne peut du tout le faire alors qu’il aimait ça.
Une amie avait accepté la sodomie pour faire plaisir à son partenaire. Ça s’est mal passé, elle en a été traumatisée. Il lui a fallu beaucoup de temps pour renouer avec la sensibilité de son anus et ressentir du plaisir au toucher.
Ce sont des cas extrêmes bien sûr. Mais ils démontrent clairement la dynamique des mécanismes psychologiques sous-jacents.
Aujourd’hui, dans la mesure du possible, je préfère rester dans le confort plutôt que de faire des efforts. Rester dans la zone de confort plutôt qu’aller dans la zone d’inconfort.
Ce n’était pas le cas il y a 30 ans. J’ai été baigné dans le “Quand on veut, on peut”. J’ai été formateur et j’ai expliqué pendant des années que se mettre dans la zone d’inconfort, ça permet de progresser. Depuis plusieurs années, j’ai découvert qu’on peut progresser sans effort, sans se mettre dans la zone d’inconfort.
Voici un exemple sportif de progression sans effort, sans devoir aller dans la zone d’inconfort. Imaginons que je sais faire 10 pompes facilement, entre 11 à 13 c’est difficile, 14 à 15 très dur et 16 c’est le maximum. La façon de progresser à la dure, en dépassant sa zone de confort, c’est de faire un entraînement quotidien à 15 pompes. Au bout de plusieurs jours, ça va aller et quand ça devient confortable, je passe à 16, puis 17 etc. Chaque fois que ça devient facile, je monte d’un cran.
En procédant de cette manière, je vais arriver à 20 pompes. Pendant toute cette période, je suis constamment dans l’effort. La deuxième façon de faire, c’est de commencer à faire 10 pompes chaque jour. Mon corps va se développer, la zone de confort va s’agrandir, et 10 deviendra de plus en plus facile. Je pourrai alors passer à 11 pompes tout en restant dans la zone de confort. Quand mes muscles se seront assez développés, je passerai à 12. Toujours en restant dans un confort. Toujours sans effort.
Au final, j’arriverai progressivement à 20 aussi en restant dans le confort. Alors que la première stratégie m’a condamné à demeurer dans l’inconfort tout le long du processus.
Rester dans le confort ne signifie pas attendre sans rien faire, c’est éviter de créer des tensions. Si quand je donne, je donne vraiment ça apporte la joie. Si je dis que je donne alors que je suis dans l’effort, j’investis, je crée une double tension. Une tension pour l’attente. Une tension pour le mensonge. Cette dernière, je peux l’éviter en étant honnête avec moi même.
Petite précision qui ne fera pas plaisir, chaque fois que je me dis “Si j’avais su qu’elle allait faire/dire ça, je n’aurais pas fait …” C’était un effort, c’était un investissement, il y avait une attente en contrepartie.
Plus je fais d’effort pour elle, plus le carnet de ses dettes se remplit, plus j’ai d’attentes, plus je me tends. Une tension psychologique empêche la légèreté dans la sexualité, freine l’intimité des corps, entrave le relâchement de l’esprit. Avec le temps le désir peut s’émousser bien sûr, c’est physiologique. Mais la rancœur, la colère, les reproches inscrits dans le carnet concerne beaucoup des efforts que j’ai faits pour lesquels je n’ai pas reçu les bénéfices attendus en retour.
Et c’est bien plus nuisible à la libido que le temps qui passe. S’il n’y avait que le temps qui fait baisser la libido alors pourquoi certains couples, qui se séparent, retrouvent une libido si intense. J’ai une hypothèse. Quand un couple se sépare, il arrive qu’on a fait une croix sur une grande partie des attentes, on a revu la baisse de ses exigences vis-à -vis de l’autre … alors désir profond revient, se manifeste voire explose.
Il est possible d’éviter l’effort, il est possible de rester dans le confort … dans la sexualité tout particulièrement.