Il n’y a pas de sexualité épanouie

Il n’y a pas de sexualité épanouie, il y a des personnes qui sont épanouies dans leur sexualité.

Les mots ne sont pas les choses et des fois nous, moi y compris, faisons des raccourcis de langage. D’un côté, ce n’est pas très grave en soi parce qu’on arrive à se faire comprendre en utilisant telles ou telles expressions. D’un autre côté, l’image, l’imaginaire et toutes les connotations liés à un mot s’immiscent dans notre esprit et finissent par imposer une vision précise.

Parler d’une sexualité épanouie masque le problème. C’est exactement ce que j’ai fait pendant des années. On utilise le substantif “sexualité”, on donne substance, matière à quelque chose qui n’existe pas en soi. Ce qui existe c’est mes expériences sexuelles, mes moments de vie dans une situation sexuelle.

Quand j’étais frustré de ma sexualité c’était comme si j’étais frustré par le gouvernement ou le climat. Je dirigeais la frustration vers l’extérieur. Un doigt était pointé vers ce qu’était ma sexualité comparée à ce qu’elle aurait dû être. Je faisais la check-list de ce qu’était une belle sexualité. Il faut telle fréquence, telles pratiques, tels endroits, telles expériences ou telles durées.

J’ai fait des études en mathématiques, même un article dans un journal international, et j’y ai appris l’exigence des définitions et des affirmations. Dire que j’ai une sexualité décevante est compréhensible mais il est plus vrai de dire je ressens de la déception dans la sexualité. Au lieu de me dire que j’ai une sexualité pauvre, c’est plus exact de dire je me sens pauvre dans mes expériences sexuelles.

A la place de penser que ma partenaire n’est pas assez ouverte, c’est plus correct de penser je me sens enfermé dans les expériences avec ma partenaire. Qu’est-ce que ça change ? Ca change tout. Ca fait plus mal.

C’est évident. “J’ai une sexualité décevante” passe mieux pour mon ego que “je ressens de la déception dans mon coeur à propos de mes expériences sexuelles”. Parce que dans la deuxième formulation, j’assume mes émotions. J’accepte de ressentir le trouble en moi. J’endosse la responsabilité qu’il s’agit de moi, quelque chose en moi qui coince. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas changer quelque chose avec l’extérieur, avec ma partenaire voire changer de partenaire mais ça vient de moi. L’autre n’a pas responsabilité dans ce que je vis.

Je parle de situation normale et non de violence ni de maltraitance. Tout doit commencer en moi, par moi et de moi.

A partir du moment où j’ai réalisé que “la sexualité” signifiait en fait “ce que je ressens dans mes expériences sexuelles” j’ai compris que la sexualité n’était pas au coeur du problème. Le coeur du problème c’était moi. Le problème était dans moi, dans ma façon de voir les choses, dans mes habitudes, dans mes schémas réactifs, mes compulsions, mes blessures anciennes et récentes.

Chercher à changer ma sexualité ? D’accord, mais elle est où ? Où est-ce que je dois regarder ? Physiquement, dans le monde de matière ? Dans le lit ? Sur la table ? A la cuisine ? Où est-ce que je vais trouver “ma sexualité” ? Un sage contemporain, Douglas Harding, disait que la question essentielle n’était pas “Qui suis-je ?” mais “Où suis-je ?” Parce qu’en essayant de répondre à cette question, on tombe sur des contradictions logiques et que la seule réponse possible était “ici”.

Et en cherchant vraiment à comprendre ce que veut dire “ici”, à définir ce “ici”, je trouve où je suis … mon intériorité.

Ainsi j’arrête de courir derrière une sexualité épanouie. Je commence à regarder comment je ne m’épanouis pas dans mes expériences sexuelles. A quel point je ne me sens pas léger. Combien je ne suis pas intime avec moi-même. Comment je bride ma puissance. Ma peur de laisser s’exprimer le subtil. Mon habitude de retenir mon côté sauvage.

Alors oui, regarder directement ce qui ne va pas fait mal, demande du courage. Mais il faut écarter la plaie pour la nettoyer, la désinfecter afin qu’elle se cicatrise vraiment. Sinon, elle se referme mais se réinfecte sans cesse.

Sur coup ça fait mal. Sur le coup les souvenirs des blessures anciennes se réveillent. Sur le coup c’est terrifiant. Mais ça va bien se passer. Tu iras jusqu’au bout. Tu le sais. Je le sais. Nous le savons tous les deux. Moi aussi, je suis en chemin. C’est juste une question de temps. Parfois, on peut s’arrêter pour faire une pause. Et on n’est pas obligé de faire le trajet d’un seul trait. On peut, on a le droit, de faire juste un pas aujourd’hui. Juste finir de lire ce texte. Tu reprendras la route inexorablement. A ton propre rythme.

C’est un appel de ta nature.

Il n’y a pas de sexualité épanouie à atteindre. Il y a toi, épanoui-e, dans tes moments sexuels.

Il n’y a pas de sexualité heureuse. Il y a des gens pleinement heureux de vivre des partages sexuels.