La jalousie n’est pas dans la soupe

Le moment du repas est un moment très solennel au village des pruniers, c’est un centre de retraite de Thich Nhat Hanh, décédé il y a une semaine. C’était durant mon deuxième séjour dans le centre, il y a plus de 10 ans, on était en début de soirée, j’étais allé de la soupe dans un bol. Me voilà assis dans le cercle en attendant le retour des autres personnes du groupe pour commencer à manger.

Voilà qu’un frère s’installe à côté de moi avec un bol de curry. Cela sentait délicieusement le parfum du curry et de la noix de coco. Pour rajouter à tout ça, ce frère me précise que c’est une fameuse spécialité d’ici. Et me voilà piégé avec mon bon de soupe ordinaire à côté d’une personne qui déguste un excellent plat. Je sentais les regrets de ne pas avoir attendu ou mieux regarder pour prendre ce curry. Je me sentais dépité de devoir manger cette soupe quelconque à la place d’un merveilleux plat.

Je me demandais si je pouvais aller chercher le curry moi aussi. Mais je n’avais pas l’estomac pour tout manger et jeter la nourriture aurait été inacceptable ici.

Pendant que je mangeais, mon esprit faisait des allers-retours entre ma soupe et le curry. Quand je portais mon attention sur le curry, j’étais jaloux. Vraiment jaloux. Puis quand je portais mon attention sur ma nourriture, que je mangeais en ayant conscience de chaque saveur et de chaque sensation dans ma bouche et non du curry dans ma tête, tout allait bien. J’étais tantôt jaloux du curry, tantôt satisfait de ma soupe. C’était vraiment intéressant comme les sensations étaient changeantes seulement par ce à quoi je pensais.

Ce jour-là, j’avais vraiment compris, intégré que la jalousie n’était pas dû au curry mais à mon imaginaire d’un curry qui aurait pu être dans ma bouche. La jalousie vient de l’imaginaire que je pourrai vivre autre chose que mon présent et être à la place de la personne dont je suis jaloux.

Cette expérience de soupe était un excellent entraînement pour la jalousie amoureuse. Ma chérie voyait de temps en temps d’autres hommes et les premières fois ça me piquait beaucoup jusqu’à ce que je me rends compte que mon mental faisait la même chose qu’avec le curry. C’était mon imaginaire qui me faisait souffrir parce qu’en réalité, je ne sais pas réellement ce que ma partenaire a vécu avec ses amants. Des fois c’était bien, des fois c’était décevant.

Mais quand j’y pensais, j’imaginais toujours qu’elle vivait un truc extra-ordinaire alors que moi, ce que j’étais en train de vivre était banal et ennuyeux. Mais ça, c’était parce que si je vivais un truc intéressant, je n’aurais pas le temps ni l’énergie pour penser à ma chérie.

Ça prend un certain temps pour mettre à distance mon imaginaire et revenir à la réalité.

Soyons clairs, je ne dis pas du tout qu’il faut une relation ouverte, admettre l’infidélité ou au contraire il faut une fidélité dans le couple. Chaque personne et chaque couple choisit et vit en fonction de ses valeurs, choix et priorités.

Ceci est juste une invitation lors du la prochaine sensation de jalousie, regarder d’où vient l’émotion. Et l’émotion vient de la pensée, du film projeté par le mental et non par la réalité. Bien sûr que cela peut réveiller des peurs, des angoisses, des blessures anciennes et profondes. Mais rester vigilants sur le fait que ces blessures étaient déjà là en moi. Ce n’est pas l’autre qui me fait mal. Ça fait mal parce que je donne de l’importance à mon imaginaire et que j’évite de regarder en face toutes ces blessures.

Voir d’où vient réellement la souffrance est déjà un grand pas vers la guérison.